Voyage au Cambodge part 2


Koh Kong 9/03/2018. De dangereux terroristes...

Voici quelques visages de ceux que l’extrême-droite de Le Pen à Trump en passant par tous les courants fachos nauséabonds voudraient nous faire prendre pour de dangereux terroristes dont il faudrait débarrasser les démocratures en leur interdisant l’accès à nos démocraties moribondes d’intolérance.

Au Cambodge, la religion musulmane est abondante mais discrète. Les communautés se situent souvent aux marges des villes, le long de cours d’eau, la mosquée étant perdue dans les champs, au milieu des habitations.

Les attributs vestimentaires ne sont visibles qu’à l’école et à la mosquée. Dans la ville, au marché et sauf sur leurs étals de spécialité (poissonnerie et boucherie) rien ne distingue les musulmans des bouddhistes. Nous n’avons rencontré en quinze jours que deux femmes voilées dont on n’apercevait que les yeux. 

C’est un islam tranquille et débonnaire, souvent bon enfant qui s’adapte à des conditions de vie très en dessous de la moyenne des cambodgiens. Les musulmans ont moins d’écoles, moins d’espace, leurs maisons sont plus pauvres, ils gagnent moins bien leur vie mais aucune conséquence apparente de frustration n’apparaît clairement. 

La pauvreté discrète serait-elle subversive?


Koh Kong 10/03/2018. Le feu, la glace et le palace...

Le problème de la culture sur brûlis dans les montagnes cardamomes c’est quand le feu vous échappe et se propage où le vent souhaite qu’il aille, je l’ai toujours dit et je le maintiens.

Alors c’est la panique à bord et le fermier a bien peu de moyens pour faire face au problème qu’il a créé.

On croit même à un instant que le feu va gagner mais heureusement quelques soldats qui passaient par là viennent donner un coup de main et l’armée sort glorieuse de cet affrontement.

De retour à Koh Kong et munis d’un dépliant touristique nous informant de la visite possible de l’ancien palais de Sihanouk, nous nous précipitons à l ‘endroit indiqué sur la carte: l’hopital pour enfants de Koh Kong qui a reçu ce cadeau du défunt monarque.

Pas de palais où il devrait être mais un homme charmant se propose de nous y emmener, à au moins cinq cents mètres de là. Le problème des graphistes cambodgiens c’est le même que pour la culture sur brûlis: le vent. Il suffit d’être un peu distrait quand il souffle et l’endroit pointé sur la carte bouge de plus de deux centimètres et cela fait beaucoup avec l’effet d’échelle…

Le palais a encore de très belles portes qui datent des années cinquante, des années magnifiques, sans internet, sans Bill Gates ni l’iphone mais excepté les portes on ne peut pas dire que les monuments historiques khmers aient fait le boulot.

L’hôpital pour enfants non plus d’ailleurs qui s’est débarrassé du cadeau inutile en l’abandonnant aux squatters, trop heureux de trouver un endroit où dormir.

 La cour intérieure sert d’atelier et le bassin pour poissons rouges de poulailler. Les peintures ont besoin d’être refaites.

Les nouveaux habitants sont souriants, accueillants et assez fiers d’habiter l’ancien palais de Norodom comme l’appelle un locataire à titre gratuit.

 Réveillé pendant sa sieste, il nous fait visiter son petit appartement de deux pièces de roi dont les murs sont couverts des images de sa vie. Cela allait mieux autrefois pour lui apparemment.

 Retour sur le port où on débarque la glace pour les chalutiers. Ils n’arrêtent pas de sourire ces khmers, c’est agaçant à la fin ces pauvres de bonne humeur!

 Ce sont des gens en or, ils ne savent pas faire la gueule même quand on les harcèle pour faire une photo. Comme chez nous quoi... 


C’est l’interclasse, on taille une bavette autour du Coran et du match sur toutes les télés hier soir; deux grandes équipes mondiales, Montpellier et l’Olympique Lyonnais sous la pluie battante Montpellier menait 1-0 quand j’ai éteint. 

Les classes sont mixtes. Ce n’est pas si fréquent dans les écoles musulmanes. On porte un uniforme mais certains l’oublient ou alors il est à laver.  

Le prof arrive, la leçon commence par un contrôle de connaissances un peu long à mon goût. C’est indispensable mais la méthode utilisée respire un peu l’école de papa. Au tableau, devant tous les autres et les étrangers dans le fond… l’atmosphère est moyenne. 

Puis questions à la ronde, index vengeur et stigmatisation des bavards. 

Ah il y a du réseau maintenant. Je passerais bien deux ou trois coups de fil… Le prof ne s’est levé que pour nous saluer quand nous sommes partis. 

Dans la classe d’à côté pour des élèves plus jeunes, le cours consiste à apprendre les rudiments d’arabe classique pour ensuite lire le livre sacré. La méthode est antique et inefficace mais cela avance à un rythme étonnant sans qu’on puisse être certain que tout le monde comprenne ce qu’il se passe. Mais on hurle de bon cœur en répétant les paroles du maître. Le niveau sonore dépasse les 110 décibels avec les vingt-cinq gamins qui s’époumonent. J'ai les oreilles qui frisent.

Petite concession au bon sens, une élève plus âgée aide le plus jeune de la classe (la classe est composée d’élèves d’âges différents).

Avec une répétitrice comme elle, j’aurais appris à lire dès quatre ans. 

 Les filles n’aiment guère être photographiées, il faut ruser sans viser. C’est merveilleux les appareils modernes...

 Un peu plus loin, puisqu’on se trouve en territoire musulman, on tombe sur un nouveau cloaque pour pêcheurs pauvres. Le vent se lève, la lumière devient douce. En Asie, c’est toujours le plus beau moment de la journée, les gens, la mer, la lumière sont apaisés, le vent est plus frais, il fait bon vivre. 


Koh Kong 12/03/2018,la robe fait le moine.

Le moine ne voulait pas être photographié au départ. Pas comme cela, sans un minimum de cérémonie…

Il accepte si nous prenons le temps de faire les choses selon le protocole bouddhiste. Il ajuste sa robe, choisit un sourire sibyllin et enjoint à ses moinillons novices d’aller chercher la robe qui convient à la cérémonie.

Et le show peut commencer...

C’est mieux comme cela, tout est en place. J’aime bien quand les moines font la mise en scène, ça repose. 


Koh Kong 13/03/2018 The last waltz

Une dernière valse parmi les habitants des cabanes sur pilotis à cinq minutes de mon hôtel de luxe, pourtant assez modeste. Les gamins partent à l’école impeccables dans leurs uniformes tout propres. J’ai un peu mal au cœur, ce doit être l’odeur de cette eau stagnante constellée d’immondices. J’ai un peu mal à l’âme si cela existe; à leur place je virerais le type qui vient me tirer le portrait dans cet environnement que je ne peux changer.

 C’est encore plus triste que les autres jours. Une dame âgée regarde les yeux dans le vide les déchets accumulés sous sa maison. Le coq et le chien s’en fichent. Sales bêtes...

Elle va partir à l’école. Elle habite l’un des rares bâtiments abritant plusieurs appartements si on peut appeler ces cabanes collectives ainsi.

Les gamins sont partout, ils pullulent véritablement. L’amour n’est pas cher, et cela fait du bien. Cela rassure et le nombre d’enfants de moins de dix ans est fabuleux.

Ce n’était pas le père que je voulais photographier mais l’intérieur des deux pièces qui abritent sept personnes. Je n’ai pas eu le courage de forcer l’entrée.

A la fin de la journée, sur le port, je traîne un peu car j’adore la lumière d’Asie avant qu’elle disparaisse. Les gens sont plus disponibles, plus accueillants, ils vous offrent une chaise pour que vous fassiez partie du groupe parce que pour la conversation, vous repasserez Messieurs Dames, je sais à peine suffisamment de khmer pour demander un café.

Ils se laissent photographier avec bienveillance en faisant mine de ne pas s’en apercevoir, même si certains posent déjà.

A Grandcamp Les Bains, où je suis né et dont je ne suis plus, il existait un banc des menteurs juste devant le port. Les vieux pêcheurs surtout y venaient regarder les jeunes travailler et ils se remémoraient leurs campagnes de pêche qui devenaient des productions hollywoodiennes à grand renfort de cascades et de mers démontées.

A Koh Kong, c’est pareil, les chaises en pvc chinois ont remplacé le banc en bois de mon enfance, les tornades et les mers démontées sont rares, mais ça n’empêche pas de causer.

Les gens sont les mêmes, toujours, partout. Incroyablement uniques et parfaitement semblables.


14/03/2018 Phnom Penh Après sept heures de bus...

Sept heures de bus pour parcourir trois cents kilomètres et une course de tuks tuks  dans Phnom Penh, un bon hôtel comme récompense et un pho vietnamien pour le moral.

J’ai pris 45 photos aujourd’hui, l’œil était dans la tombe et regardait Caïn... 

Deux moinillons dans un wat perdu dans la campagne près de Ta Phrom, un temple de l’époque angkorienne, et des statues hiératiques  toujours impressionnantes même pour un mécréant dans mon genre. Même exotiques, les religions ne sont pas vraiment ma tasse de thé. Mais le bon peuple reste tranquille. C’est l’essentiel.

Les angkoriens avaient construit un monde dont la civilisation était quasiment inégalée sur la planète.

Après la colonisation et l’époque Khmer Rouge, les Khmers n’ont sans doute pas mérité leur actuel premier ministre, Hun Sen, représentant de commerce corrompu et minable qui a vendu son pays à la Chine. 

Dans les yeux des enfants cambodgiens, moinillons ou pas, il y a toujours un sourire qui cache le désespoir. 


Phnom Penh 15/03/2018 Choeung Ek: Eyes wide shut.

Au Cambodge, les personnes âgées souffrent souvent de problèmes de vue: la cataracte, le glaucome ou tout simplement ne pas avoir porté de verres correcteurs pendant toute une vie font que les vieux Khmers n’y voient goutte.

 

 Pour me le faire comprendre, ils ferment les yeux ostensiblement et ne regardent pas au dos de mon appareil pour s’y voir.Je comprends leur geste par analogie avec la cécité volontaire ou institutionnelle qui concerne la période Khmers Rouges.

Ces femmes vivent à Choeung Ek, petit village rattrapé par la banlieue de la capitale, célèbre ‘(pour les étrangers) pour son camp de « destruction » des ennemis du régime de Pol Pot. Peu de cambodgiens le connaissent et encore moins en feraient le but d’une visite.

Pourtant des centaines de victimes du régime finirent leur jours ici, à la tombée de la nuit, transportés par camions entiers depuis le lycée Tuol Sleng, centre d’interrogations S21. C’est la quatrième fois que je viens ici. Les fois précédentes j’ai visité le mausolée, vu les centaines de crânes rangés par taille, sexe, âge, les os, les vêtements ou les dents qui remontent encore chaque année de la terre très meuble des charniers après la saison des pluies. Je n’ai pas voulu y aller de nouveau cette fois ci: sur le parking des dizaines de cars débarquaient leurs touristes. Le tourisme de l’extrême commence à faire recette. Des cafés se sont installés tout autour du parking et l’un d’entre eux porte le joli nom de « The living fields », jeu de mots aussi idiot que son auteur (un britannique). Comme cela on fera la différence avec « The killing fields » (titre du film « La déchirure » en anglais).

Seul point positif: des enfants encadrés par leurs enseignants visitent ces lieux. J’ai pensé que certains étaient bien jeunes pour qu’on leur parle de tout cela mais enfin l’omerta sur la période Khmer Rouge est terminée et c’est la première génération à qui l’on enseigne les erreurs du passé. Et quelles erreurs! Deux millions de morts pour trois millions d’habitants… en cinq ans.

A Tuol Sleng comme à Choeung Ek, il faut se fermer les yeux très fort pour ne pas pleurer.

A chacune de mes visites à Choeung Ek, j’ai fait ce qu’aucun touriste ne fait. J’ai quitté le lieu de mémoire pour aller dans le village qui commence à moins de cent mètres, derrière l’école primaire. C’est d’abord une rue de pauvres gens dont les maisons ont été rénovées par des ONG indonésiennes ou singapouriennes. Ils sont toujours pauvres mais cela se voit moins. Au-delà ce sont des fermes modestes.

Choeung Ek fait peut-être quelques progrès...


Phnom Penh 16/03/2018 Choeung Ek: quelques portraits.

Sept heures de bus aujourd’hui encore ne laissent pas le temps de faire des prises de vues dignes de ce nom.

Je vous « sers » donc quelques visages rencontrés à Choeunk Ek en même temps que les grand-mères d’hier.

Les images que j’avais faites il y a quatre ou huit ans, je ne sais plus très bien, étaient beaucoup plus tristes et ne comportaient aucun sourire.

Choeung Ek progresse mais il y a encore de la marge.

 

 


Kratie 17/03/2018 Kratie ou Monaco? Mariage princier

C’est un mariage d’opérette, tel qu’aurait pu le filmer Sihanouk qui aimait tant le cinéma qu’il fut tour à tour acteur, metteur en scène, cadreur avant que les Khmers Rouges l’empêchent de continuer à jouer.

Cet amour n’était pas partagé et les films de Sihanouk ne connurent, fort logiquement, jamais le succès.

Là, à deux pas du Mékong qui coule, indolent, se joue une super production hollywoodienne avec des moyens techniques retreints et des acteurs dans la fougue des commencements.

Les mariés sont habillés comme le roi Sisowath et son épouse au début du vingtième siècle, les demoiselles et les garçons d’honneur aussi, le rimmel n’a pas été épargné et le fond de teint vise à faire passer ces personnages pour des européens en goguette.

Il fait une chaleur de damné pour tourner les premières scènes de ce péplum sympathique.

La mariée est une reine, le marié un roi.

 Les spectateurs sont les gens du village, rassemblés sous un dais jaune et blanc qui concentre la chaleur au lieu de la dissiper.

 Les poupées prennent leur rôle très au sérieux sous la houlette ‘un maître de cérémonies débonnaire.

Qu’il devait être béni ce temps passé des colonies quand un roi d’opérette gouvernait un pays exploité et que la cour s’occupait à des jeux puérils comme au XVIIè siècle alors que la plupart des cambodgiens travaillaient en chantant dans ce pays de cocagne. Le peuple se rêve toujours comme ses dirigeants.

 Le mariage dure des heures et le rimmel dégouline, le fond de teint se désagrège tant la sueur ruisselle. 


Kratie 18/03/2018 Une journée ordinaire.

Quelques images prises lors d’une journée ordinaire passant d’un sujet à l’autre selon un parcours non planifié.

La vie n’est belle que lorsqu’elle est diverse et variée.


Banlung Ven Sai O Chum 19/03/2018. Etre né quelque part.

J’en connais qui vont encore dire que j’ai l’humeur sombre… mais c’est comme cela au Cambodge: les gamins sont exceptionnellement beaux et les adultes souvent complètement détruits par le travail, le soleil et la vie qu’ils mènent.

Une chanson de Leforestier parlait des gamins qui sont nés quelque part et il avait évidemment raison: il vaut mieux naître à Cherbourg qu’à Banlung et à Neuilly qu’à Aubervilliers encore qu’avec l’ école républicaine certains s’en tirent très bien mais combien de temps sera-t-elle républicaine?

Il recommence, il voit tout en noir ce gars-là, complètement toqué ce mec là… Alors que d’autres voient la vie en bisounours, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil...

Eh bien non, il y a des méchants qui font suer au sens propre et figuré ceux qui travaillent pour eux et cela a toujours existé.